Prix Marcel Duchamp 2016 : brouiller les pistes.

Autour d’un nouveau format du Prix Marcel Duchamp – seul le lauréat était auparavant exposé – le Centre Pompidou accueille en ses murs les projets des 4 finalistes. Alors que l’on craignait un aspect catalogue dommageable, et bien que tout ne soit pas rose, la possibilité d’observer ces propositions est une réelle chance. Si l’on sait aujourd’hui que le travail récompensé fut celui de Kader Attia, tous, bien sûr, méritent intérêt et reconnaissance.

« L’art, c’est ce qui dépasse l’art ». Ces mots, prononcés par Tino Sehgal, l’autre figure artistique du moment, résonnent particulièrement dès lors que l’on souhaite poser des mots sur l’art contemporain et, de fait, sur les projets présentés ici. Plus encore que l' »expérience cathartique face aux enjeux anthropologiques et politiques contemporains » que chaque artiste semble offrir (le livret de visite nous donne cette clé de lecture), c’est avant tout cette capacité à brouiller les pistes, à sortir du cadre, à hybrider les formes, les mediums et les influences qui frappe : tous écrivent en fait une sorte de manifeste de l’art contemporain.

Barthélémy Toguo : la prise de risque ?

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On connait l’attachement porté par Toguo aux questions de l’exil, de l’Afrique, de l’homme au sens plus général. Concentré ici sur deux virus ravageurs, le sida et ebola, il trace dans son œuvre un dialogue, qui engendre une production entre art et science, domaines trop souvent opposés. Par la prise de l’espace, par l’audacieuse représentation d’une certaine « histoire des techniques » – des vases traditionnels à l’impression 3D en passant par la peinture murale -, il nous semble être celui qui prit le plus de risque tant la forme apparait hétérogène et finalement, peut-être, un peu trop inaccessible. Il n’en reste pas loin que sa capacité à transfigurer l’idée de virus, à rendre plastique et esthétique ce qui ne l’est pas, est tout à fait remarquable et sonne comme un hommage si juste à la « démarche artiste ».

Yto Barrada : l’anthropologie comme médium.

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Documenter une vie, est-ce de l’art ? La question, passionnante, posée par Yto Barrada est évidemment rhétorique. En travaillant autour de la figure de Thérèse Rivière, anthropologue au destin singulier, il rassemble, lie et fait dialoguer des éléments qui n’ont a priori pas de valeur et qui, pourtant, adoptent une position poétique, touchante parfois, comme les traces de vie d’une femme que l’on ne connaissait pas. Travail d’anthropologue sur une anthropologue : mise en abyme ? Méta-textualité ? Peu importe. C’est un portait augmenté, vivant, à la fois tellement plus et tellement moins parlant qu’une biographie. Par l’association des images et des sens qu’il produit, l’artiste nous fait adhérer à cette histoire sans narration. Si au premier abord tout semble assez occulte, c’est surtout une grande spiritualité que dégage l’œuvre.

Kader Attia : individuel et universel.

Cela pourrait être un documentaire Arte, nous sommes pourtant au coeur de l’œuvre de Kader Attia. Dans ce film qui – réunissant pléiade d’intervenants (chirurgiens, musiciens, chercheurs, mutilés…) – explore la notion de membre fantôme (et surtout de douleur fantôme, qu’elle soit personnelle ou commune à tous), c’est un bouleversant diagnostic d’une société blessée que dresse l’artiste. Pièce centrale d’une installation plus globale, la vidéo captive, instruit, éblouit. Difficile de ne pas reconnaitre que le choix du jury nous enchante. La justesse du propos, le résultat final qui flirte autant avec le magique que le tragique, la puissance esthétique par des éléments finalement « simples » : il y a longtemps que nous n’avions pas autant ressenti devant une vidéo. « Réfléchir la mémoire » est une grande œuvre, humble et infiniment touchante.

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Ullo Von Bundenbourg : la tendance de la danse.

Quelque chose laisse perplexe dans le travail d’Ullo Von Bundenbourg au regard de ce que l’on nous dit de l’oeuvre et c’est finalement pour le mieux. En nous obligeant à nous dégager du discours, l’installation finit par parler d’elle même. Un grand escalier, des tissus : autant de traces, d’indices d’une « performance passée ». Puis bien sûr, le contraste entre l’immobile, voire l’innexpressif et le film où danseurs contemporains viennent justement animer cet espace. La danse comme médium apparait de plus en plus comme une tendance dans l’art contemporain. Jamais surrané, son usage est souvent pertinent et fait basculer le « plastique » dans le vivant. C’est le cas ici. Oui, nous n’avons pas saisi le discours. Quelle importance ? Aucune quand l’expressivité de l’œuvre suffit à transmettre ce quelque chose d’inexplicable mais qui parle à l’intérieur.

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Qu’est-ce que l’art ? Une impression 3D ? Une danse ? Un documentaire ? Une recherche ? Une création plastique ? Tous les nommés répondent à l’unisson que c’est tout à la fois. Ils esquissent, affirment même, que l’art doit perturber les lignes, mixer les genres, brouiller les pistes. Pied de nez à une certaine doxa qui voudrait nous faire croire que tout a été fait, ils sont les porte-drapeaux d’une création contemporaine juste et nécessaire. Une exposition à voir évidemment.

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