Melik Ohanian : extra(r)terrestre

Bien que le décor change (la galerie Sud ayant été délaissée au profit d’un espace au niveau 4 du musée), le Centre Pompidou expose une nouvelle fois le lauréat du Prix Marcel Duchamp qui distingue chaque année un artiste contemporain français (ou résident français). Récompensé en 2015, Melik Ohanian se voit donc ouvrir les portes de l’institution jusqu’au 15 août. Bien plus qu’une enfilade d’œuvres, l’artiste semble avoir réussi à ajuster concept, forme et ambiance, ce qui n’est pas si fréquent. Presque bouleversant.

Visiter l’exposition « Under Shadows » de Melik Ohanian requiert d’abord de passer une première épreuve inattendue : trouver le lieu de l’exposition. Nichée au fin fond de la galerie du niveau 4, sans grande signalétique, difficile de trouver la voie par sa propre volonté. Étrange emplacement donc. Passé ce presque-détail pratico-pratique, un univers s’offre à nous. Univers au sens propre, tant tout se réfère à l’espace, à l’intergalactique. Univers au sens figuré aussi, tant la force et l’ambiance dégagées immédiatement par les œuvres frappent et sont le signe d’un artiste qui sait emplir l’espace par sa touche. L’œil parcourt immédiatement les rangées de portraits sombres, attiré par la lumière inégale qui les surplombe. Puis le centre de la pièce, représentation pixelisée de la rencontre de deux galaxies, aimante le visiteur, comme attiré par la force tranquille du spectacle. Le rythme, d’une fausse tranquillité, est alors cassé par instants par les sept panneaux a priori inanimés, cachés, qui s’illuminent finalement une seconde (Portrait of duration, 2015).

2016-05-30©Hervé-Véronèse-Centre-Pompidou-16-sur-52LOW

Pour être honnête, les thèmes clés de Melik Ohanian — le temps, l’espace, la mémoire apprend-t-on en se renseignant un peu — ne nous paraissent pas être tous aussi évidents au premier abord dans l’exposition. Les concepts, quant à eux, sont complexes à saisir dans leur intégralité (cf. son travail sur la seconde universelle, lié au Cesium 133). Pourtant, en acceptant de ne pas tout comprendre, l’évidence nous rattrape vite. Une fois pénétrés dans « Under Shadows », le temps est suspendu. Pas figé mais bien suspendu, à un avenir incertain, parfois inquiétant. Ce temps de nouveau, qui n’avance plus aussi vite, regarde fatalement en arrière, comme une fouille du temps passé que chacun se trouve à faire inconsciemment. Il y a de fait une certaine magie dans la proposition de Melik Ohanian. Tout en étant très conceptuelle, certainement pas à la « portée de tous », l’exposition s’offre malgré tout en synthèse d’une réflexion que l’on ressent facilement, qui fascine autant qu’elle interroge et qui offre par dessus tout une réelle expression esthétique, puissante, désarmante même.

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Impossible de donner tort à l’artiste quand il affirme qu’il « considère plutôt l’ensemble de [son] travail que chaque pièce en elle-même ». Oui, chaque œuvre, ici aussi, vient s’affirmer comme un maillon de l’univers Ohanian. Oui, chaque œuvre est ici un indice (au sens sémiologique du terme) d’une recherche sur le temps, l’avenir et le passé. Pourtant, rien ne serait plus faux que d’imaginer qu’aucune de ses œuvres ne tient par elle-même. Chacune offre une expérience propre, un rapport au thème particulier et un questionnement nouveau, à chaque fois nuancé. L’expérience — car c’est bien de cela qu’il s’agit — créée par Melik Ohanian étonne par sa capacité à nous déstabiliser sans jamais être provocante. Loin des clichés d’un espace hostile, « Under Shadows » n’est pas un piège, c’est un refuge.

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