Elias Crespin roule des mécaniques

La Maison de l’Amérique Latine, trop peu connue pour ces expositions, ouvre ces espaces à Elias Crespin. Réunissant plusieurs réalisations récentes (de 2010 à 2016) pour Slow Motion, l’artiste vénézuélien imprime sa marque dans l’ensemble des salles. Dans son éloge de la lenteur, dans cette symbiose entre mécanique, programmation et art, dans cette capacité, enfin, à si bien manier le faussement simple, le faussement facile, l’artiste vise toujours juste. Presque bouleversant.

Par deux fois, nous avions rencontré le travail d’Elias Crespin. En 2013 d’abord, sans que cela nous laisse un réel souvenir. L’exposition d’alors s’appelait Dynamo, au Grand Palais, et perdus entre notre jeune passion et les innombrables pièces de ce parcours marathon, nous n’avions pas retenu sa présence, qui marquait pourtant sa place méritée dans la grande histoire de l’art cinétique. Un an plus tard, moment cette fois bien plus inscrit dans notre mémoire, nous découvrirons la première édition du Musée Passager, projet au combien enchanté qui partait à la rencontre de ces zones périphériques où l’art contemporain se cantonne souvent à un vaste fantasme, absent et inaccessible. Y était exposé l’un de ses mobiles, rouge, évoluant lentement, tranchant avec l’énergie débordante des jeunes visiteurs du moment. C’est sans doute par le souvenir de cette oeuvre, la plus poétique d’une exposition qui regorgeait des pièces formidables, que l’envie nous prit de poursuivre la découverte aujourd’hui.

Dans les locaux de la Maison de l’Amérique Latine, l’ambiance est autre, évidemment. Le cadre est somptueux, l’accrochage classique, l’accueil cordial et l’ambiance paisible. Après une ouverture dont nous ne parlerons pas (l’œuvre, en panne lors de notre visite, étant restée figée), c’est dans la face immergée de l’iceberg que l’ensemble se déploie dans une suite de salles qui laisse une totale liberté d’expression aux œuvres, allant jusqu’à supprimer les cartels systématiques.

Plano flexionante 6, 2016 from Atelier Elias Crespin on Vimeo.

N’est-il pas là ce qui est important dans l’art, et peut-être même dans la vie : manier les paradoxes ? En tirer un sens, une force, déjouer les contraires. L’imprévisible programmé ; l’élément fixe, droit et métallique, en mouvement ; la géométrie, si froide, devenue poésie ; la magie face à son explication implacable, scientifique. Les orchestrations d’Elias Crespin répondent parfaitement à ce challenge. Évoquer ici l’idée de musique semble plus qu’à propos tant les silences et le rythme remplissent un rôle magistral dans la réussite, à savoir ce que l’artiste nous transmet, de chacun des mobiles mécanisés. Il transcende les simples formes, la simple tige métallique, le cercle en plastique pour donner, d’un coup, vie à l’espace d’exposition.

Si les insertions de couleurs dans certaines des œuvres ne nous ont pas autant convaincus (toute proportion gardée) que les plus minimalistes, les plus sincères pour nous, c’est une sensation étrange qui envahit le visiteur ici. Elias Crespin crée une autre dimension, coupée des obligations de temps, de rapidité, emplie de liberté, de poésie et de légèreté, en nous faisant oublier toute l’ingénierie mise en œuvre. Un maestro.

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