Depuis combien de temps n’aviez vous pas parlé à un.e inconnu.e ?

13000 m2 vides ou presque, pas d’images, pas de teaser, peu d’interventions médiatiques : l’artiste sait ménager ses effets. Pour sa carte Blanche au Palais de Tokyo, Tino Sehgal (chorégraphe de formation) rend au lieu sa force primaire, dont l’acte architectural inaugural était bien de tout vider. Il vient cependant l’habiter, l’emplir par l’humain et plus que de mettre le visiteur au centre de l’oeuvre (de la performance ?), au centre de l’exposition, c’est surtout la rencontre avec l’Autre qu’il met en exergue. Pas révolutionnaire et pourtant si puissant.

Longtemps nous avons hésité à chroniquer cette visite. Non pas que la question soit exclusive à la proposition de Tino Sehgal mais tout de même : comment des mots ne pourraient-ils pas alourdir l’expérience sensible et légère, fragile même, qui chaque jour naît dans les murs du Palais de Tokyo ? Comment rendre compte, comment exprimer un ressenti, comment donner corps à cette aventure singulière ? Comment enfin ne rien gâcher, ne rien spoiler, comment se dégager de l’envie du récit, qui, s’attachant à un rapport individualisé et finalement arbitraire entre l’oeuvre et chacun des visiteurs, ne veut pas dire grand chose ? Des inquiétudes, sans doutes légitimes, qui sont aussi vite remplacées par une autre question : comment ne pas en parler ? Comment laisser passer une exposition peut-être provocatrice, au moins surprenante et à coup sûr iconoclaste ? Impossible.

Habiter l’espace.

Contraste serait faible mot pour exprimer l’imposante opposition mise en place par Tino Sehgal. Vide contre plein, oeuvre contre corps, matériel contre immatériel, immobilisme contre mouvement. Dans ce palais de Tokyo encore plus dénudé qu’à l’habitude, les déplacements, marches, courses, pauses, habitent l’espace entier du premier sous-sol. Perdu et à la fois vite acclimaté, l’artiste clame son attachement à la danse, qui a pour socle ces principes de déplacements, de changement de rythme, et souligne une nouvelle fois les rapports ambigus qu’entretient de plus en plus l’art et la danse contemporaine. N’est-ce pas la un vieux fantasme de plasticien qui se trouve réalisé : habiter l’espace et représenter le mouvement ?

L’autre, c’est moi.

Face à ces corps (é)mouvants, la contemplation prime. Dans cette fausse passivité, l’artiste installe ici la première strate de ce qu’il tendra à provoquer dans chaque espace : la rencontre avec l’autre. Ailleurs, face à de nouvelles mises en situations, l’observation se transforme en écoute. L’écoute des corps, des histoires, l’écoute des sons, où plongés dans le noir le sens s’aiguise. Plus encore dans cette obscurité, de l’écoute naît le rapport physique, immédiat, où chacun pourra danser (de nouveau) avec ces anonymes dans la pénombre. Ces rencontres provoquées mettent finalement chacun face à soi et face à ses propres réactions, face à sa propre capacité à accompagner ce dialogue, ou, bien sûr, à le refuser.

This Progress.

Nous l’aurons compris, en nous confrontant à ces quasi performances, Tino Sehgal cherche avant tout à nous confronter à nous-mêmes et la pièce maîtresse de la carte blanche ne fera qu’affirmer un peu plus le principe. La dernière strate de la rencontre : le dialogue, la discussion réelle, basée sur le langage est au cœur de This Progress.  Dans des échanges qui semblent sortis d’un film de Woody Allen, où questions existentielles se mêlent aux réflexions métaphysiques, celui qui se livre se voit contraint (volontairement) à une réflexion intérieure et à un devoir de sincérité. Que peut produire la rencontre ? Exactement cela, un discours, des idées, une ouverture, une respiration.

Si l’on peut regretter que les autres artistes invités servent malheureusement trop de faire-valoir (difficile dans l’instant T de ne pas se focaliser sur les expériences vécues) ou bien même que cette « provocation » ne dépasse pas les murs du lieu, vite, très vite, une seule question se pose : depuis combien de temps n’aviez vous pas parlé à un.e inconnu.e ? Osons même, depuis combien de temps ne vous étiez-vous pas parlé à vous-mêmes ? Trop longtemps. Pas révolutionnaire mais si puissant.

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